Le meurtre de Ka’b

La nouvelle se répand alors à Médine

« Après la bataille de Badr, les habitants de Médine apprirent le nom des Quraychites (des mecquois) qui avaient péri. Ému par cette hécatombe, le poète juif Ka’b (…) clama son indignation : “ Ce n’est pas juste ! Est-il vrai que Muhammad ait tué tous ces hommes ! ” »9

En plus d’être poète, Ka’b est l’un des chefs de la tribu juive médinoise Banû Quraydha. Suite à ce qu’il vient d’apprendre il part pour La Mecque et récite des poèmes en souvenir de ces mecquois tués. Certaines sources, autre que la sira d’Hicham, disent que Ka’b aurait attisé la haine des mecquois envers Mahomet. De retour à Médine il décide de se servir de sa plume contre les musulmans :

« Il composa des poèmes érotiques qui visaient des femmes musulmanes, de manière à leur faire du tort : alors (…) l’Envoyé d’Allah dit : Qui me débarrassera d’Ibn Al-‘Ashraf (de Ka’b) ? »10

Ibn Maslamh demande au Prophète la permission de se charger de cette tâche. Il la lui donne. Mais Ibn Maslamh réalise très vite que pour tuer Ka’b il faut monter un stratagème qui l’oblige à mentir. Or mentir c’est être dans l’illicite, c’est commettre un péché. Ainsi, il se retrouve coincé, entre cet engagement qu’il a pris vis-à-vis Mahomet, et cette impossibilité de le tenir sans se compromettre vis-à-vis de la loi de Dieu. Ibn Maslamh reste alors prostré sans manger ni boire pendant trois jours. Mahomet intervient alors pour dénouer son cas de conscience :

« Ibn Maslamh partit, il resta trois jours sans manger ni boire que peu. On en informa l’Envoyé d’Allâh qui lui dit : Mais pourquoi ne manges-tu et ne bois-tu plus ? Ibn Maslamh répondit : Ô Envoyé d’Allâh ! Je t’ai fait une promesse que je ne sais pas si je peux tenir ou non. (…) Ô Envoyé d’Allâh ! Nous serons obligés de dire des paroles trompeuses. L’Envoyé d’Allâh répondit : Dites ce que vous voulez : cela vous est permis. »11

Ainsi comme en témoigne Mahomet, lorsqu’il s’agit de combattre dans les sentiers de Dieu, il est permis de transgresser la Loi. Mentir à un ennemi de Dieu, ce n’est pas mentir.

Ibn Maslamh utilise le frère adoptif de Ka’b pour mettre ce dernier en confiance et l’attirer dans une embuscade. Voici comment la sira conclut :

« Brusquement Silkân saisit les mèches de Ka’b et dit à ses compagnons : “ Frappez maintenant cet ennemi de Dieu ! ” Leurs sabres s’abattirent tous ensemble sur la tête de Ka’b, mais les sabres se heurtèrent sans atteindre leur but. Ibn Maslamh poursuivait : (…)“ Voyant que nos sabres ne servaient pas à grand-chose, je me souvins que j’avais à la taille un poignard effilé. Je lui plongeais dans le ventre et l’y enfonçais de tout mon poids : le stylet ressortit de son bas-ventre et l’ennemi de Dieu s’écroula. ”(…)

Le lendemain, en apprenant la mort de Ka’b, les juifs furent pris de peur et chacun se mit à craindre pour sa vie.

Le Prophète recommanda à ses compagnons : “ Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le. ” Ainsi, lorsque le Prophète l’emporta sur les juifs de Banû Quraydha, il prit quatre cent prisonniers et donna l’ordre de leur trancher la gorge. »12

Nous achevons ici notre extrait de la sira. Il illustre ce qu’a été Médine. D’autres batailles suivront, d’autres meurtres, d’autres exécutions.

 La sainteté et l’usage de la force

Il y a dans l’inconscient occidental une opposition entre la sainteté et l’usage de la force. La sainteté, l’esprit spirituellement éveillé, se situant du côté de la paix, du pardon, de la compassion, du respect de l’autre, et l’usage de la force du côté des instincts, de la bestialité. Cette séparation est sans aucun doute issue de l’influence du christianisme, le Christ incarnant ce refus de l’usage de la force, mais aussi plus récemment du bouddhisme et des figures qui ont pu marquer ces cinquante dernières années comme mère Térésa, le Dalaï-Lama, Martin Luther King ou Gandhi, tous apôtres de cette non-violence.

D’un point de vue occidental on pourrait se dire qu’ Ibn Ishaq (l’auteur de la sira) en tant que musulman, n’a pas été bien inspiré de s’étendre de la sorte sur cet aspect de la vie du Prophète. Ce n’est pas « très vendeur ». En disant cela on plaque nos critères, nos références comme devant être celles des autres. Si Ibn Ishaq a tant détaillé le développement de l’islam dans sa phase médinoise, c’est parce qu’il y voit le véritable commencement de l’histoire. Il est le témoin privilégié de l’œuvre de Dieu qui s’étend sur la terre. Il n’a pas à juger, juste à contempler, et retranscrire les faits avec exactitude pour les générations futures. L’esprit occidental, sensible à l’aspect « humain » des événements, voit dans chaque bataille, des morts et des blessés, dans chaque meurtre, la dignité humaine bafouée. Ibn Ishaq voit quant à lui, dans chaque victoire des musulmans, dans cette avancée inexorable de l’islam, dans cette capacité qu’a le Prophète d’écraser ceux qui lui font obstacle, un signe tangible de la présence d’Allah dans ce qu’entreprend l’Oumma (la communauté musulmane). Si Allah n’était pas présent aux côtés de l’Oumma, cette dernière n’aurait jamais progressé de la sorte, la victoire de l’islam n’est autre que la victoire de Dieu. Ainsi, il n’y a pas, pour lui, d’antagonisme entre la sainteté et l’usage de la force, puisque cette force n’est que la manifestation de la puissance de Dieu.

La stratégie des islamistes
Islamisation de la France