Christianisme, islam et politique

La théocratie musulmane

Dieu, l’unique législateur

La charia1 , la Loi islamique, légifère dans tous les domaines : religieux, politique, économique, vie privée… Elle constitue un code juridique d’origine divine auquel l’humanité doit se soumettre. Elle décrit les modalités du mariage, les droits de succession, les peines à appliquer en cas de meurtre, de vol, d’adultère, d’apostasie, ce qu’il est permis de manger, combien de fois il faut prier par jour, comment s’habiller etc…etc… Ce code est précis, immuable, totalisant. Ainsi comme le souligne Saïd Ramadan :

« L’islam fournit à l’humanité un système de lois complet et équilibré. L’islam n’est pas seulement une “ religion ” dans le sens où l’Occident entend ce terme. Il est plutôt un ensemble de règles pour la vie matérielle et spirituelle. »2

Hassan Amdouni, islamologue, précise ici la position musulmane en s’appuyant sur la pensée d’Al-Gahzâlî3 :

« (La) politique réside dans l’obéissance envers la Loi révélée. (…) Dieu est le seul à avoir qualité pour imposer à l’homme le contenu d’une croyance ou les modalités d’un acte (…). Aucun être humain ne peut imposer une obligation à un tiers, sous quelque forme que ce soit, (…) qu’en vertu d’un ordre provenant de Dieu. »4

Dieu est l’unique législateur. L’islam est par essence théocratique.

L’islam et la laïcité

 

Dans une perspective islamique, la laïcité pose différents problèmes. Le problème le plus fondamental est la liberté donnée aux dirigeants d’un pays laïc de légiférer en dehors de toute référence à la Loi divine. D’une certaine manière, un état Laïc retire à Dieu son pouvoir de législateur pour le donner aux hommes.

Comme le souligne Youssouf Al-Qardawi, dans l’islam il n’y a pas de séparation entre le politique et le religieux, tout est soumis au religieux :

« L’islam rejette totalement cette fragmentation entre ce que l’on appelle religion et ce que l’on appelle l’État : du point de vue de l’islam, tout relève de la religion, tout relève de la Loi. »5

Dans l’extrait vidéo suivant, Hassan II, alors roi du Maroc, redit que l’on ne peut pas être dirigeant musulman et en même temps laïc. Être dirigeant musulman c’est mettre en application sur le territoire dont on a la charge la Loi divine, le droit musulman :

Dans un pays où les lois ne s’appuient pas sur le droit musulman, les musulmans se trouvent soumis à deux codes juridiques : celui du pays où ils vivent, et celui de Dieu (la charia). Ces deux codes comportent inévitablement des éléments incompatibles, les musulmans sont donc contraints de choisir entre obéir aux lois des hommes ou obéir aux lois de Dieu (exemple : Loi de Dieu, lois des hommes)

 

Le Christ et César

Avec le Christ, les chrétiens ne sont plus soumis aux Lois de la Première Alliance. La finalité de la vie chrétienne, ce n’est pas de se conformer à la Loi divine, mais d’être habité par un Dieu amour (Cf. La sainteté dans le christianisme). Le Christ ne donne pas un code qui permettrait à celui qui l’applique d’obtenir le Paradis, mais il fait entrer ses disciples dans une démarche d’éveil spirituel, de renaissance6 , les ouvrant dès ici bas à la vie en Dieu, à la vie éternelle.

Saint Paul répète à plusieurs reprises dans ses épîtres que « Jésus a libéré de la Loi »7 , que les chrétiens « ne sont plus esclaves de la Loi, mais fils de Dieu »8 :

Il n’y a pas, pour les chrétiens, de lois divines réglementant le quotidien des hommes. Il n’existe pas, dans le Nouveau Testament, de cadre législatif décrivant un modèle de société chrétienne qu’il y aurait à reproduire.

Par cette liberté qu’il donne vis-à-vis de la Loi, Jésus opère une distinction entre le temporel et le spirituel. Il n’y a pas de modèle politique chrétien. Cette phrase du Christ est devenue emblématique de cette séparation entre le politique et le religieux :

« Rendez à César ce qui est César, et à Dieu ce qui est à Dieu »9

Ainsi les épîtres appellent les chrétiens à obéir aux lois locales du lieu où ils se trouvent. En voici deux exemples :

Première épître de Saint Pierre :

« Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute autorité établie parmi les hommes, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs comme envoyés par lui. »10

Epître de Saint Paul à Tite :

« Rappelle-leur d’être soumis aux magistrats et aux autorités. »11

Cela ne signifie pas que les chrétiens ne doivent pas faire de politique. Ils ont, comme n’importe quel citoyen, à défendre leurs valeurs et notamment celles portées par l’Évangile. En revanche ils n’ont pas de code juridique divin, immuable, qui définirait concrètement ce qu’il est autorisé ou pas de faire.

Dans le christianisme, c’est aux hommes de mettre en place une société qui leur semble être la plus juste possible ; Dieu ne donne pas de modèle de société à reproduire.

 Le dernier Calife et les islamistes

Le mot calife signifie « successeur », c’est le titre porté par les successeurs de Mahomet. Le calife est le détenteur des pouvoirs spirituels et temporels. Il est le garant de l’unité de l’islam, le dirigeant de l’Oumma (la communauté musulmane).

A la fin de la Première Guerre Mondiale, l’Empire Ottoman (le dernier califat) est démembré par les britanniques et les français. En 1924 Mustafa Kemal (Atatürk), met fin au califat en chassant le dernier Calife, Abdulmecit II (photo à gauche).

Pour les musulmans de la mort de Mahomet en 632 à la destitution du dernier Calife en 1924, il y a toujours eu un représentant de l’islam sur Terre. Mahomet, puis la succession des califes maintenaient l’unité religieuse et politique de l’Oumma.

L’abolition du dernier califat est dans le monde musulman un véritable choc. Il n’y a plus de représentant de l’Oumma sur terre. La continuité avec les origines est brisée.

Suite à l’abolition du califat ottoman, partout dans le monde musulman, des personnes se mobilisent pour restaurer un nouveau califat. Ils souhaitent rétablir ainsi l’islam tel qu’il existait depuis Mahomet, à la fois religieux et politique. Ce sont ces personnes que l’on nomme aujourd’hui les islamistes. C’est notamment en 1928, quatre ans après l’abolition du dernier Califat, qu’Hassan Albana fonde les Frères musulmans.

Contrairement à ce que l’on entend souvent dans les média, l’islamisme n’est pas une dérive de l’islam, une idéologie politique greffée sur un islam religieux. C’est, au contraire, le souhait de restaurer l’islam dans ce qu’il a toujours été. C’est le refus d’avoir un islam amputé, réduit à ce que l’Occident entend par religion.

 Un pape et un roi

Si les fondements du christianisme invitent à une séparation entre le religieux et le politique (Cf 2), dans la pratique, au cours de l’Histoire, il y a souvent eu une ingérence du religieux dans le politique ou du politique dans le religieux.

Par exemple, au IVe siècle l’Empereur romain Constantin se convertit au christianisme (photo à droite : mosaïque d’Hélène, la mère de Constantin, elle-même convertie). L’Église, alors minoritaire et parfois clandestine, se trouve favorisée au sein de l’Empire. Mais la contrepartie, c’est l’omniprésence de l’Empereur dans les affaires de l’Église. Il intervient dans son organisation, lors des débats théologiques, il convoque et préside des conciles etc…etc… Si dans un premier temps l’Église a salué et même sollicité le soutien du pouvoir impérial, elle en mesure rapidement les inconvénients. Ainsi les évêques essayent, dès le règne de Constantin, et de manière plus insistante avec ses successeurs, de limiter l’intrusion du pouvoir impérial dans les affaires de l’Église.

Dans les sociétés chrétiennes, le pouvoir politique et le pouvoir religieux ont toujours été distincts malgré leurs ingérences mutuelles. Dans l’islam, ces deux pouvoirs sont réunis dans les mêmes mains. Pour le dire autrement, dans les sociétés chrétiennes, il y a toujours eu un pape et un roi ; dans l’islam le pape c’est le roi. L’islam est théocratique par essence, pas le christianisme.

Ibn Khaldoun est un historien maghrébin du XIVe siècle. Il a été l’ambassadeur du roi musulman de Grenade auprès du roi catholique de Castille. Dans cet extrait, il explique ce qui caractérise, selon lui, l’islam et le christianisme :

« Dans l’institution religieuse islamique, la guerre sainte est une prescription religieuse en raison de l’universalité de l’appel en vue d’amener la totalité des hommes à l’islam de gré ou de force. C’est pourquoi le califat et la souveraineté temporelle y ont été établis de telle façon que ceux qui en ont la charge puissent exercer leur force dans les deux domaines à la fois. Pour les autres institutions religieuses (chrétiennes), leur appel n’y est pas universel, pas plus que la guerre sainte n’y est prescrite, sauf seulement pour se défendre. Celui-ci donc qui est en charge de la religion ne s’occupe en rien de la conduite des affaires politiques. La souveraineté temporelle échoit seulement à quelqu’un de façon accidentelle et pour des raisons autres que religieuses (…). Ils ne sont pas chargés, en effet, de se rendre maîtres des nations comme c’est le cas dans l’institution religieuse islamique. Il est seulement requis d’eux qu’ils observent leur religion en leur privé. »12

L’illusion actuelle consiste à croire que nos démocraties laïques constituent un cadre universel neutre, sans présupposé culturel, en mesure d’intégrer toutes les cultures. Elles seraient en quelque sorte un contenant sans contenu, à l’intérieur duquel on pourrait être pleinement chrétien, musulman ou bouddhiste.

L’islam nous rappelle, parfois avec une certaine violence, qu’il n’en est pas ainsi. Nos démocraties ne sont pas nées ex-nihilo, elles sont les héritières du christianisme à la fois dans la séparation qu’elles opèrent entre le politique et le religieux mais aussi dans les valeurs qu’elles portent. Comme l’écrit Luc Ferry, philosophe athée :

« On oublie trop souvent l’essentiel, à savoir que les trois grandes religions ne sont pas à égalité s’agissant de la laïcité. Pour des raisons de fond, seul le christianisme a permis, voire favorisé l’émergence de sociétés laïques et démocratiques – et ce n’est nul hasard si ces dernières sont nées en Europe. (…) C’est peu de dire qu’ailleurs, il n’en va pas de même, en quoi le fameux thème des « racines chrétiennes de l’Europe », pour tactique et politicien qu’il puisse être parfois, n’en est pas moins légitime sur le fond. (…) Notre république est bien davantage fille de la chrétienté que ne le pensent d’ordinaire les républicains. »13

Explications

1 La charia et le fiqh
2 RAMADAN Saïd, islam, doctrine et mode de vie, Lyon, éditions Tawhid, 1993, p.17.
3 Erudit musulman du XIe siècle.
4 AMDOUNI Hassan, Les fondements du système social musulman, Bruxelles, éditions Le Savoir, 2003, p.66.
5 Al-QARDAWI Youssouf, Pourquoi l’islam ?, Paris, éditions Arrissala, 2002, p.38.
6 Bible (Jn 3,3)
7 Ex : Bible (Ga 4, 5)
8 Ex : Bible (Ga 4, 7)
9 Bible (Mt, 22, 21)
10 Bible (1P 2, 13-14)
11 Bible (Tt 3, 1-2), on retrouve les mêmes recommandations de Paul dans l’épître aux Romains (Rm 13, 1-7) ou encore dans la première épître à Timothée (1Tm 2, 1-2).
12 IBN KALDOUN, Al-Muqaddima, trad. Vincent Monteil, Beyrouth/Paris, commission libanaise pour la traduction des chefs-d’œuvre/UNESCO, 1967, 3 vol, III, p. 408.

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